Camille a pris le train de nuit Bordeaux-Zaragoza-Madrid le 17 septembre 2023. Elle n'avait pas reserve de couchette, juste une place assise en voiture-bar. Trente-deux ans, consultante en energie, venait de quitter un copain de sept ans. Elle voulait fuir Bordeaux pendant un weekend, sans reflechir au lieu d'arrivee, parce que c'etait le billet le moins cher disponible ce soir-la.
Jorge etait dans la meme voiture. Trente-quatre ans, prof de philosophie au lycee francais de Saragosse, revenait d'un colloque a Pau. Il avait un sandwich au jambon serrano enveloppe dans du papier kraft, deux bouteilles d'eau, et un recueil de poemes de Pizarnik ouvert sur la tablette.
J'ai reussi a les interviewer separement. Voila ce que leur histoire raconte, avec leurs mots quand ils me l'ont permis.
La scene du depart
Camille: « J'etais assise sur mon sac, dos au mur, parce que toutes les banquettes etaient prises. Un homme en face a fait de la place en deplacant son manteau. Il m'a dit en espagnol 'sientate si quieres', j'ai compris 'assieds-toi'. J'ai hesite trente secondes, j'ai fini par m'asseoir. Il m'a tendu une bouteille d'eau sans rien demander. Ca m'a desarmee. »
Jorge: « Elle avait l'air fatiguee mais pas triste. Pas le visage de quelqu'un qui dort mal, le visage de quelqu'un qui a decide quelque chose recemment. J'ai remarque ca avant meme qu'on se parle. Je me suis fait une regle: je ne drague jamais dans les trains. Mais je pouvais au moins partager la bouteille. »
Cela n'aurait pas du marcher. Elle ne parlait pas espagnol. Lui parlait un francais correct mais scolaire. Ils ont commence en anglais, pont commun, puis ils ont glisse entre les trois langues selon les mots qu'ils trouvaient.
Six heures de conversation sans sommeil
Le train de nuit Bordeaux-Zaragoza (via Hendaye et San Sebastian) mettait a l'epoque huit heures. Ils ont parle six heures d'affilee. De la Pizarnik dont elle ne connaissait pas le nom. De la centrale nucleaire qu'elle auditait en Gironde. Du suicide de l'oncle de Jorge vingt ans avant, dont il parlait pour la premiere fois.
A Hendaye, vers 23h30, le train s'est arrete longtemps pour les formalites. Ils sont descendus sur le quai, ont partage une cigarette, alors qu'elle ne fumait pas. Elle m'a dit: « A cette cigarette j'ai su que je ne descendrais pas a Saragosse pour faire du tourisme. Je ne savais pas encore quoi faire, mais je savais que je ne voulais pas quitter la voiture sans numero. »
Le passage complique
Camille est descendue a Saragosse a 5h55 du matin avec Jorge. Il lui a propose son canape. Elle a dit oui, et a ajoute: « Je dors dans le salon ou dans ta chambre, la verite c'est que je ne sais pas. » Ils ont dormi chacun dans une piece separee, se sont recroises en cuisine a 11h devant le cafe, et la journee est partie dans un autre rythme.
Elle est restee quatre jours a Saragosse au lieu de deux. A la fin, ils n'avaient pas couche ensemble. Elle est rentree a Bordeaux le mardi matin, en pensant que c'etait un tres joli weekend, et c'etait tout.
Ce qui a failli casser
Les trois semaines suivantes ont ete compliquees. Camille a repris sa vie a Bordeaux. Jorge a hesite a ecrire, pense qu'elle etait peut-etre en train de revenir avec son ex, attendu quatre jours, ecrit un message trop long, supprime, reecrit un message trop court.
Jorge: « J'ai failli ne jamais envoyer. Je me suis dit 'elle te doit rien, elle vit sa vie'. Et puis j'ai envoye. Une phrase, pas plus. 'J'ai trouve le livre de Pizarnik que tu cherchais a Casa del Libro, tu veux que je te l'envoie?' »
Camille: « J'ai pleure en lisant le message. Pas parce qu'il me manquait. Parce que je venais de passer trois semaines a me convaincre que j'avais invente tout ca. Et la, un detail concret, un livre concret, me ramenait a la realite. »
Les six premiers mois
Elle est retournee a Saragosse trois fois entre octobre et janvier 2024. Lui est venu a Bordeaux deux fois. Ils n'etaient pas un couple officiel, ils n'en parlaient pas a leurs amis. Elle continuait a voir son ex pour regler la cloture de leur vie commune, il avait une sorte d'histoire avec une collegue qui s'est eteinte doucement.
Ce qui les a fait basculer vers un engagement, ce n'est pas une grande scene. C'est un samedi matin de janvier, dans un marche de Saragosse, quand Jorge a presente Camille a un de ses collegues en disant 'mi pareja'. Il s'est corrige tout de suite, gene. Mais Camille a dit: « Non, laisse. Tu as bien dit. » Ils ont ri, et c'etait fait.
Trois ans plus tard
Aujourd'hui, Camille a demande une mutation a Saragosse. Elle vit la-bas depuis huit mois. Jorge a change d'appartement pour qu'ils aient chacun un bureau. Ils ne sont pas maries, n'ont pas d'enfants, ne savent pas encore s'ils en veulent. Ils rentrent a Bordeaux chaque deux mois pour voir la mere de Camille.
Je leur ai demande ce qu'ils avaient appris sur les rencontres. Leurs reponses:
Camille: « Que le hasard n'existe pas vraiment. J'ai pris ce train parce que j'etais pres a quelque chose. S'il m'avait parle trois mois plus tot, rien ne serait arrive. Le hasard est un mot que nous mettons sur la conjonction entre une personne et un moment. »
Jorge: « Qu'il faut oser les petits gestes. Lui donner la bouteille d'eau, c'etait rien. Mais j'aurais tres bien pu ne rien faire, par fatigue ou par timidite. Toute notre histoire tient sur cette bouteille. »
Ce que l'histoire n'est pas
Ce n'est pas une histoire qui prouve qu'il faut prendre des trains de nuit pour rencontrer l'amour. Les trains de nuit Bordeaux-Madrid sont d'ailleurs supprimes depuis juin 2024. Ce n'est pas non plus une histoire sans douleur: leurs premieres semaines ont ete pleines de doutes et d'inconforts.
C'est une histoire qui rappelle que les rencontres se produisent souvent quand on a decide quelque chose d'autre. Camille s'eloignait d'un homme. Jorge rentrait d'un colloque epuisant. Aucun des deux ne cherchait. Ils etaient disponibles sans demander.
Si tu dois retenir une chose de leur histoire: la prochaine fois que tu hesites a partager quelque chose de petit avec un inconnu dans un lieu de passage, ne te demande pas si ca vaut la peine. Fais-le. Trois ans plus tard, tu verras.